31 janvier : Rencontre avec l’écrivain Christian Prigent

Portrait de Christian Prigent

Compte rendu de la Rencontre avec Christian Prigent

Les intempéries, les réunions imprévues qui se déroulaient à l’occasion de la préparation de la réforme du lycée ont empêché l’auditoire d’être aussi nombreux que nous l’espérions, mais il y avait du monde, et cette rencontre, ainsi que le pot qui a suivi,  ont été un beau moment, de savoir, d’émotion, d’échanges avec notre invité qui nous faisait le plaisir de venir depuis sa ville natale, Saint-Brieuc.

Ce n’est certes pas la première fois que nous recevions, à l’occasion de nos cycles de conférences, un écrivain et un poète (entre autres,  Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Michael Edwards), mais la présence de Christian Prigent revêtait cependant une signification particulière, à plus d’un titre.

  • Il est une figure associée dans l’espace littéraire français et européen à ce qu’on  appelle l’avant-garde, avec ce que ce syntagme peut signifier de provocation, d’expérimentations formelles particulièrement pointues, de combats contre la langue et ses stéréotypes, combats arrimés aussi à une rébellion politique : Christian Prigent a fondé et dirigé de 1970 à 1993 une revue de poésie TXT,  à laquelle ont participé en leur temps d’autres  grands noms de la littérature, et qui illustre ce qui a été et qui reste un vrai soulèvement du langage et de la pensée. Mais il est aussi, fils d’un professeur de lettres, ayant lui-même enseigné les lettres, le latin jusqu’en 2005, un héritier qui a toujours à sa façon assumé et revendiqué le patrimoine gréco-latin, qui a écrit, qui continue d’écrire devant une bibliothèque, face aux Anciens.  « L’Antiquité, c’est l’avant-garde », dit-il, dans un texte récent : c’est le libellé qu’il a choisi pour sa contribution au volume collectif des membres d’honneur du Réseau Antiquité-Avenir, L’Avenir se prépare de loin (Les Belles Lettres, 2018). C’est-à-dire le contraire des clichés anti-humanistes liés à la modernité (nous rappelons aussi un bel essai, écrit en 2000 aux Éditions P.O.L : Salut les Anciens/Salut les modernes où il est beaucoup question, entre autres, de Lucrèce, un écrivain, que, comme Francis Ponge, il apprécie beaucoup. Naturellement ce rapport avec le  patrimoine humaniste « Panoplie Belles Lettres et casque en airain des Humanités » (Demain je meurs), est rien moins que confortable : il est  singulier, à l’image de son œuvre, qui veut certes entrer par effraction dans le corps de la langue, mais  qui ne veut pas la destruction du sens. Le grand prix de poésie qui lui a été   décerné en juillet 2018 par l’Académie française reconnaît cette justesse et cette quête de vérité dans une  œuvre qui ne s’est jamais départie de son  iconoclasme avant-gardiste.
  • L’œuvre de Christian Prigent est  largement éditée chez P.O.L, en particulier depuis 1983. C’est également cette maison qui édite les œuvres d’un autre de nos soutiens, Valère Navarina, et rappelons que les éditions P.O.L sont maintenant dirigées, depuis le décès de son fondateur, Paul Otchakovsky, par Frédéric Boyer, que nous avons justement reçu ici-même, avec Michel Deguy.

Cette œuvre  est abondante et variée ; elle transgresse  les frontières génériques : elle touche au roman, à la poésie, à l’essai, au journalisme, à la peinture, souvent mobilisée dans son  écriture ; à la traduction enfin : voir sa récente traduction de Martial : DCL épigrammes recyclées (P.O.L, 2014), hommage subtil et savoureux à  l’obscène latin

 C’est une œuvre, enfin, qui peut revendiquer une portée politique et civique : par  fidélité aux combats des années 68 et suivantes ; par fidélité à la mémoire d’un père, professeur de lettres, remarquable militant communiste, qui a tant œuvré pour sa ville natale, Saint-Brieuc, qu’un Boulevard Édouard-Prigent, « le boulevard papa » comme dit le fils…,  lui est consacré. C’est dire si cette œuvre a le souci du commun, ou pour le dire avec les mots de Jacques Rancière,  du partage du  sensible ; un souci dont témoignent, entre autres visées, les lectures publiques qu’il donne un peu partout dans le monde de ses œuvres, et dont il nous a fait le beau cadeau ce jeudi soir.

Christian Prigent a lu des extraits de trois de ses œuvres :

Une phrase pour ma mère (lamento-bouffe), P.O.L, 1996 : « Pourquoi j’ai du mal à me portraiturer », pp. 167-171.

Demain je meurs, P.O.L, 1996 : « La Chienne qui mord », pp. 89-90 ; « Histoire d’une armoire », pp. 277-280. Demain je meurs a reçu le Prix Louis Guilloux.

Les enfances Chino, P.O.L, 2013 : « Un site en grand style », pp. 42-44.

Christian Prigent, dans le cours des échanges, a parlé avec beaucoup de simplicité, de conviction, d’émotion et d’humour, de son rapport à la lecture publique : ses visées différentes, selon qu’il s’agit de « populariser » son œuvre, ou de faire entendre la voix de l’écrit ; il s’est expliqué sur son phrasé, son recours fréquent au rythme des 5 syllabes du pentamètre, une manière justement d’échapper à la mélodie obligée de l’alexandrin, sur l’extrême liberté avec laquelle il a recours à ce latin qui « habite sa boite crânienne ».

Il a évoqué longuement son  rapport de contre-idéalisation et de trivialisation  avec le patrimoine gréco-latin ; un traitement tout à la fois tendre et parodique – voir, entendre le paradigme Titi/toto/tata, résultat de réminiscences burlesques et gustatives avec la première Églogue des Bucoliques, via Virgile et Martial – qui lui viennent de sa formation d’ « escholier bûcheur », et qui entrent joyeusement en résonance avec les « frichtis » de l’enfance ; le recours à une mémoire qui joue librement de ces « blocs » de citations latines, qui secrète une hétérogénéité linguistique, riche d’ un potentiel lexical dans lequel voisinent « l’hyper ancien » et « l’hyper moderne » ; les figures mythologiques les plus lointaines défilent en même temps que  les figures du paysage médiatique  le plus moderne – voir le succulent renouvellement du Portrait de l’artiste en saltimbanque dans les pages citées de Une phrase pour ma mère… avec son « dérapé généralisé » de  figures bouffonnes, « hybridés miteux de basse-cour mytheuse », où la lointaine Égypte côtoie le carnaval de Disneyland, au milieu de citations extraites du latin du chant XII de la Vita Nova de Dante…

A l’occasion de l’extrait  «  La Chienne qui mord » , qui fait défiler  en accéléré toute une histoire de la langue française, depuis le bas latin jusqu’au français moderne,  Christian Prigent s’est beaucoup étendu sur son amour de la langue médiévale, ce moment – cher également à Baudelaire et à Julien Gracq – où,  de la sénilité du latin, va surgir cette nouvelle langue encore gauche et chevrotante, le français médiéval, qui garde du latin tout à la fois sa raideur syntaxique et sa souplesse de langue encore flexionnelle. En particulier Christian Prigent a évoqué son rapport au gallo, langue de haute Bretagne, qu’il comprend mais ne parle pas, langue plus proche encore du roman que du français moderne, langue aussi de l’enfance donc, et qui montre à quel point il est important pour lui, dans son œuvre, de faire entendre le bruit, « tout le bruit que la langue fait avec le temps », un bruit qui d’hier à aujourd’hui mêle tous les registres, et qui saisit autant qu’il est possible la langue dans son surgissement, avant toute fossilisation. 

Mais ce memento, un souviens –toi , encore une fois tout à la fois érudit et facétieux, trouve son illustration la plus émouvante  dans « Histoire d’une armoire », avec la décomposition phonique du signifiant (larme, moire, armes etc.). C’est aussi une façon de rappeler une histoire intime – son « pathos » – mais mise à distance par les procédés formels sophistiqués qui la mettent en récit, et  prise dans une histoire collective, celle de la Haute Bretagne des années 50, une histoire objective, géographique, sociale ; « Histoire d’une armoire », hommage pieux » aux « mânes et lémures » du père – « Béni soit l’armoire. Fais-lui grand honneur » –  est un merveilleux concentré de souvenirs charnels, sensuels («hume le temps à travers la fente»), et de souvenirs d’une formation universitaire avec ses outils (Les Budé, Gaffiot, Bailly et tutti quanti) et surtout, de souvenirs où se mêlent la parentèle et les autres, les amis. Il y a là une façon juste et convaincante de renouveler la force de la transmission, de « ravigoter l’héritage » et, quels que soient l’humour, la distance qu’elle permet, de dire sa fidélité indéfectible, malgré les désaccords (lire dans Demain je meurs, le dialogue père/fils : « professeur papa, quoi donc bouquiner ?  »…)  à la figure d’un père aimé, « branché direct à l’histoire ».

Cécilia Suzzoni   

Pour entrer dans l’œuvre de Christian Prigent, nous conseillons, outre la lecture des œuvres citées, l’essai paru en 2009 aux Éditions Argol : Christian Prigent, quatre temps. Rencontre avec Bénédicte Gorillot.

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